Le 21 novembre 2025, MTL au Sommet de la nuit a transformé la SAT en véritable quartier général de la nuit montréalaise… en plein jour. Pour cette cinquième édition, lMTL 24/24 avait un objectif clair : profiter de la première année de mise en œuvre de la Politique de la vie nocturne pour réunir autour de la même table celles et ceux qui font, gèrent et vivent la nuit. L’idée n’était pas seulement de présenter un programme de panels, mais de co-construire un diagnostic partagé : où en est la nuit à Montréal, et comment la rendre plus résiliente, inclusive et durable?
Placemaking : des lieux qui appartiennent vraiment à leur monde
Dès le premier panel, consacré au placemaking et à la revitalisation des lieux, le ton était donné. Des personnes issues de la pratique du terrain et des milieux institutionnels ont montré comment des espaces vacants, des bâtiments patrimoniaux ou des terrains en friche peuvent devenir des lieux d’expression, de rencontre et de création. On a parlé de sentiment de « chez soi », de créativité ancrée dans les quartiers, de projets temporaires qui servent de laboratoires, mais aussi de la nécessité d’une Ville qui joue un rôle de facilitatrice plutôt que de simple gardienne des règlements. La réglementation y est apparue non pas comme une fatalité, mais comme un terrain à négocier et à faire évoluer, quand des projets réussis finissent par créer des précédents.

Collectifs underground : auto-organisation, accessibilité et manque d’espaces
Le deuxième panel s’est penché sur les scènes underground à travers la parole de collectifs issus de communautés afrocentrées, latines, queer et électroniques. Ces représentant·es ont décrit des scènes auto-organisées qui placent l’accessibilité, l’inclusivité et le respect des communautés au cœur de leur démarche. On y a entendu les mêmes tensions revenir : difficulté d’accès à des salles adaptées et abordables, méfiance de certains propriétaires face aux événements nocturnes, stigmate persistant autour des raves, dépendance aux algorithmes pour la promotion. Mais on a aussi vu des stratégies créatives : infolettres pour contourner les plateformes, storytelling, contenus vidéo, résidences dans certains lieux, et un soin particulier apporté à la scénographie et à la création de safe spaces. Ce panel a rendu visible l’apport immense de ces scènes alternatives à l’écosystème nocturne, tout en montrant à quel point leurs bases matérielles restent fragiles.
Gouvernance nocturne : de la politique publique aux structures concrètes
Au retour du dîner, la séquence de présentations a replacé la journée dans une perspective de gouvernance. MTL 24/24 a présenté un état des lieux de la Politique de la vie nocturne et de ses outils, en expliquant comment la Ville, les arrondissements, les tables de concertation, les OBNL et les exploitant·es de lieux commencent à se coordonner. La présentation du Conseil de Nuit, avec une nouvelle cohorte orientée vers l’organisation des Échanges nocturnes, a montré comment la parole des usager·ères, des travailleur·euses et des communautés pourra être structurée et relayée de façon continue vers les instances décisionnelles. La Maison de la Nuit, projet phare en développement, a été présentée comme un futur centre d’innovation en gouvernance nocturne : un lieu physique où l’on pourrait documenter, débattre, exposer et expérimenter la nuit, en lien avec la recherche universitaire et le design urbain. Le message était clair : la nuit n’est plus pensée seulement comme un ensemble de problèmes à gérer, mais comme un champ d’action publique à part entière.

Exploitant·es de lieux : entre immobilier, insonorisation et règles mouvantes
Le panel suivant, centré sur l’exploitation des lieux de vie nocturne, a ramené la discussion sur des réalités très concrètes : insonorisation, zonage, permis, hausse des loyers, programmes d’aide, système de plaintes. Des exploitant·es de petites et moyennes salles y ont décrit l’ampleur des investissements nécessaires pour rendre leurs espaces conformes et cohabitables, tout en soulignant l’inadéquation de certains critères d’accès aux programmes municipaux. Des représentant·es de la Ville ont reconnu la nécessité d’améliorer la transparence et la médiation, notamment dans le traitement des plaintes de bruit, et ont présenté des outils en développement, comme un guide de gestion sonore ou des programmes d’accompagnement ciblant les petites entreprises culturelles et les organismes sans lieu fixe. La discussion a aussi mis en lumière des tendances de fond : baisse relative de la consommation d’alcool, montée des publics “hybrides”, importance croissante de vendre une expérience plutôt qu’un simple produit, et besoin d’appliquer le principe d’agent de changement dans l’aménagement urbain.

Les Veilleurs de Montréal : la sécurité comme soin
La présentation des Veilleurs de Montréal est venue compléter ce bloc en proposant une autre façon d’aborder la sécurité nocturne. Plutôt qu’une réponse strictement policière, cette initiative mise sur des brigades de proximité formées à la prévention, à la médiation et au soutien aux personnes vulnérables. Le rôle des Veilleurs, déployés notamment dans les zones festives, illustre une vision de la sécurité comme enjeu de soin et de cohabitation, où résident·es, exploitant·es de lieux et intervenant·es partagent la responsabilité d’un climat plus apaisé.
Artistes : vivre de son art dans un écosystème fragile
Le dernier panel a donné la parole à des artistes et à des professionnel·les de l’industrie musicale. On y a parlé gestion de catalogue, droits d’auteur, relations avec les labels et stratégies pour se démarquer dans un paysage saturé. Les intervenant·es ont insisté sur l’importance de considérer la musique comme un actif à long terme, de s’outiller en matière de droits et de structures de perception, mais aussi de bâtir des carrières en combinant présence en ligne, constance dans la création de contenu et ancrage dans les communautés locales. Là encore, le mot d’ordre était la recherche d’humanité : rester accessible, sincère et cohérent, dans un environnement où les outils numériques sont incontournables mais ne remplacent pas le contact direct.
Dernières réflexions
Pris ensemble, la journée a contribué à installer un langage commun entre des univers qui, trop souvent, se parlent à distance : collectifs underground, exploitant·es, artistes, services municipaux, chercheur·euses, résident·es. Elle a confirmé le rôle de MTL au Sommet de la nuit comme moment charnière, capable d’alimenter chaque année la mise en œuvre de la Politique de la vie nocturne en la reconnectant aux réalités du terrain. La nuit montréalaise demeure fragile, traversée par des tensions immobilières, réglementaires et économiques, mais elle est désormais mieux outillée pour se raconter, se défendre et se transformer de manière collective.

